18 heure 15
 
Bonsoir Karlitou,
 
Excuses-moi mais là tu tombes mal, je viens de plonger la tête la première en eau profonde après avoir tenu la barre toute cette journée, je n' aurais pas dû décrocher le téléphone. Ce  fichu Noël, quand je le passe ici en ces lieux, finit toujours par me rejetter  par dessus bord malgré ma bonne volonté. Je sais tu vas me dire que je mélange tout : le bon le mauvais, le beau et le laid ! Incapable d' être dans la demie-mesure encore et toujours. Et même plus que jamais !
 
Il ne faut pas m' en vouloir ! Je sais, j' aurais dû te demander de l' aide mais je ne sais pas et ne veux rien demander même de simples questions je ne sais pas les poser. J' ai pensé être suffisamment forte pour tenir le coup durant cette fête mais je ne gère plus rien, je peine même à faire ma toilette, m' habiller et tenir au carré ma " maison ".... Je n' ose même plus prévoir quoi que ce soit mais comme je tiens toujours à peu près debout sur mes jambes les gens ne réalisent pas mon état. D' où ce clash avec cette petite-cousine le 3 novembre dernier qui m' a prise pour une enfant gâtée qui faisait un caprice alors que je venais la nuit précédente de faire une acidécitose en plus de cette panne électrique ce qui m' obligea à déménager une partie de ma bibliothèque alors que je devais être transportée à l' hôpital  Cochin. Bref une petite conne en qui j' avais confiance mais qui n' a pas accepté que je ne puisse fêter notre anniversaire comme convenu dans un premier temps, obligée de l' alléger vu mon état et celui de l' appartement chamboulé du sol au plafond. Ce n' est qu' une Duton, et ce ne sont pas de grands psychologues les Duton, ils jugent sans chercher à comprendre, dépourvus de la moindre once d' empathie. TOUS autant qu' ils sont !
 
Non, je ne l' ai pas revue, elle m' a fait trop mal en ce jour d' anniversaire commun qu' elle et moi devions partager comme tu sais si je n' avais pas eu ce problème de santé assez corsé la nuit du 2 ! J' ai mis près de 3 semaines à me remettre de cette affaire. Et ma clé a disparu, il n' y a qu' elle et Pierre-Alexandre qui savaient où elle était cachée, alors que veux-tu que je pense ! Si elle s' est vengée sur cette clé, elle n' a pas laissé de preuve. Ca devait être un jour où elle était bourrée ou droguée ou les deux, avec sa super Copine Léa la Versaillaise.  A 22 ans se torcher la tronche c' est  leur passe-temps préféré du WE . Bref ! J' ai été obligée de faire changer le canon de la serrure, ce qui m' a coûté 440 Euros, la raison pour laquelle j' ai dû annuler mon voyage chez toi.
 
Là je suis entrain de me noyer dans mes propres larmes mais ne t' inquiètes pas ça va passer...Et puis j' ai de l' insuline à ma portée. A ce propos ils vont sûrement me la supprimer à Cochin car j' ai l' esprit, d' après eux, un peu trop suicidaire. Je rentre à l' hosto du 7 au 12 janvier, Jacques un voisin de quartier gardera Woody et Pierre-Alexandre le chat Baloo.
 
Quoi qu' il m' arrive, mis à part vous deux, que personne ne vienne pleurnicher sur ma tombe, l' hôpital est prévenu si j' ai le malheur de claquer à Paris. Tu sais de la France je n' attendais plus grand' chose sauf qu' on ne me laisse pas toute seule juste ces jours de grandes fêtes familiales, surtout celle de Noël, je sais pourtant  que je n' ai jamais  fait complètement  partie d' aucune famille la raison pour laquelle j' ai comblée ce manque en assistant à toutes les grandes fêtes  populaires et autres méga concerts gratuits donnés à Paris. Tu sais  je les ai tous fait ! Les partageant à l' occasion avec mes Petits-Cousins ou des Amis de ton style. M' en donnant à coeur joie ! Aucun regret de ce côté là, j' ai été comblée !
 
Désormais je ne suis plus assez vaillante pour courir à ce genre d' évènements et de surcroît  plus assez pauvre pour aller m' inscrire chez les Sans-Dents ( alors que j' en suis une physiquement allez Karlitou rigolons un peu ) Enfin pas assez vieille mais délabrée sûrement, ce qui devient un repoussoir pour la plupart des gens.
 
Crevée dans ce pays de merde qui m' a vu naître est la pire chose qui puisse m' arriver mon Karlitou.  La solidarité dont ils se gaussent tant tous ces foutus  Franchouillards ce n' est qu' une intention, une vue de l' esprit qui les aide à se donner bonne conscience, rien de plus. Je n' ai même plus la force d' aller me trainer parmi les pingouins,  en compagnie de mon walkman et de mes piqûres d' insuline. Mourir congelée sur la banquise si l' insuline déconne grave, le cas  de ta compatriote Sunny Von Bulow tu connaîs, les comas j' assume à peu près mais pas ceux qui risquent de durer 28 ans ! Allez, je plaisante...Ca va passer...
 
Je ne suis plus rien sauf pour vous deux mais je ne veux pas être à la charge de personne !
 
                                                            Salut mon viel Ourson bien aimé, je t' embrasse très très très fort
 
Tita
Noël
2018
nb : La maman Ours et ses deux Oursons, plutôt à la traîne derrière vous deux désormais  .....                                                                                               à  Paris  ce 25 décembre 2018 - 18 h 40
Cette nuit j' ai rêvé que j' étais à Guise du temps de ma jeunesse, de ces premiers Noëls. De ce jour où je me mis à douter de l' existence même du Père Noël. Je devais avoir quatre ans, cinq ans à peine. C' était au 12 rue de la Citadelle, entourée de mes oncles et tantes, ma Grand' Mère, mes cousines qui attendaient le Père Noël qui devait arriver " à minuit pile quand les deux aiguilles de l' horloge ancienne ne feraient plus qu' une ". Les adultes soudain nous crièrent " le voici, il est sur le toit de l' église " ! Le temps de grimper sur des chaises pour le voir de la fenêtre il s' empressa de sortir de.... la fameuse pendule ! Sidérée je n' en crus pas mes yeux, comment avait-il pu arriver aussi vite et surtout comment avait-il pu enjamber le vide et se glisser avec autant de facilité à l' intérieur de la chose car il faisait bien le double en largeur ! Et quand sa barbe glissa un peu, je crus reconnaître le visage d' un ami de mon oncle : Julien Maret.
 
Naguère les Noëls d' après-guerre étaient pauvres mais joyeux et surtout bien moins intéressés. Je me souviens de l' orange ou des deux mandarines, du paquet de petit Jésus multicolore en sucre, et de tous ces cadeaux que je reçus au fil des ans infiniment plus modestes que ceux offerts à ma tribu de cousines et autres voisins et voisines de quartier. Je ne me souviens pas d' avoir eu droit à aucun des cadeaux que j' avais espéré. Aucun ! Ce dont je fus toute mon enfance et adolescence très  frustrée. Mais à part ça la fête était très joyeuse et les repas qui l' accompagnaient justement améliorés, fantaisies culinaires à l' appui, et surtout  très copieux et sucrés. Le tout servi sur une table joliment installée, ma tante Arlette y tenait beaucoup.
 
Je me souviens en particulier de ce 24 décembre 1963  où un téléfilm de Marie-José Nat " un coup dans l' aile " passait à la télé tandis que je dressais cette table de fête et que mon oncle Pierre plumait la volaille qu' il avait abattu dans son poulaillerl' après-midi. Enorme poulet que nous allions déguster le soir même, le réveillon commençant avant la Messe de Minuit vu l' âge et l' impatience du jeune public. Les cadeaux, posés au pied du sapin et de la crèche étaient ouverts dès le retour de la Messe deMinuit.
 
" Les cordonniers étant les plus mal chaussés " je ne me souviens pas avoir partagé un soir de 24 décembre avec les Prêtres, hormi la fameuse messe. Ils étaient souvent invités par les Paroissiens à qui ils se devaient de faire honneur par leur présence lors des principales fêtes religieuses. Moi je les avais à demeure toute l' année mes trois curés et c' était très bien ainsi surtout pour ma Grand' Mère qui, chez sa fille et son gendre parmi ses petits-enfants, pouvait poser à l' invitée sans avoir à se coltiner la cuisine habituelle presbytérienne !
 
En vérité ce rêve n' en fut pas un ! Il a bel et bien été joliment et très heureusement vécu. Et ce matin, dès mon réveil résonnait encore ce chant si beau, si émouvant que j' ai tant chanté à la Chorale de l' église St-Pierre et St-Paul de Guise durant mes années d' adolescence et qui 54 ans plus tard m' émeut toujours autant.
                                                                       Pour quelle raison ? Je n' en sais rien !
Ce matin à Paris, vers 6 heures
 
L' Etoile polaire , à moins que ce ne soit l' étoile du berger ( je ne sais plus mais peu importe )  brille encore de tous ces feux auquelles répondent clinquantes la centaine d' autres du décor installé depuis un mois dans ma rue. Nous sommes le jour de Noël, et c' est le seul signe divin qui  n' est  pas encore contesté à nous autres Chrétiens.
 
Je suis seule pour la promenade matinale de mon peit chien dans cette rue passablement encombrée 363 jours sur 365. Aucune voiture, pas un pékin, rien !
 
Passer Noël à Paris quand on y vit seul (e) c' est toujours difficile, la rue de Lévis est une des plus marchandes et animées de Paris et en particulier pour ces fêtes de fin d' année. Mis à part ce désert alentour mon immeuble est vide, mes voisins partant en province festoyer avec leur famille y compris ceux qui rejoignent leurs pays d' origine et qui ne seront de retour qu' en début d' année. Une ville de plus de deux millions d' habitants à moitié vide. Parisiens bardés de paquets cadeaux qu' ils ont peiné à acheter, la ville ayant été à feu et à sang ces six dernières semaines pour les raisons que l' on connaît et qui ont fait d' eux des Parigots exténués qui se sont empressés de déserter la ville.
 
Mais bon, quand bien même c' est difficile de se retrouver isolée ou plus justement ignorée de tous, il me reste de quoi m' accrocher à quelques très rares mais merveilleux souvenirs que la plupart de ces festoyeurs ne connaîtont jamais :  Une messe de minuit à Bethléem en 1998, ce fabuleux voyage Paris-Berlin en train de nuit avec l' Homme de ma vie le jour même de la fameuse tempête de 2000,  la rencontre du Père Noël en Laponie quelques années plus tard et une nuit des plus chaleureuses comme cadeau du même nom au fin fond d' un igloo. Trois ! Rien que trois extraordinaires et merveilleux souvenirs qui m' ont consolée de la quarantaine d' autres vécus seule entre un chien et un chat devant mon assiette dépourvue, durant cette sombre époque, de tout mets succulents par manque de moyens .