Il est des films qu' il est bon de revoir après avoir véu certaines expériences
The Bridges of Madison Country
est de ceux-là.
Lorsque j' ai vu ce film il y a 20 ans j' étais encore jeune et à mille lieux de penser qu' un ancien photographe qui avait travaillé un temps à National Geographic et dont j' avais fait la connaissance au cours d' un voyage en train 10 ans plus tôt réapparaitrait dans ma vie.
Paul Auster, dans Moon Palace, a écrit on ne peut mieux sur le hasard et ses rencontres qui joue un grand rôle dans la vie de ses personnages. Pareil à ce film où il tient une place prépondérante, en tant que déclancheur d' une prise de conscience qui amènera Francesca à faire un choix. Mais les décisions personnelles profondes et trop réfléchies conduisent aussi à des situations parfois malheureuses Quoi qu'il en soit ces deux histoires racontées par un écrivain et un réalisateur très talentueux, témoignent du fait qu'il est parfois difficile de maîtriser sa vie alors que rien ne nous y oblige. Et que si l'on y arrive, on se prive d' opportunités plus enrichissantes.
Entre le hasard et la nécessité je fais le premier choix !
Mais je me garde de tout mélanger pour en revenir à ce film et à Francesca entrain de se demander un soir en son for intérieur :
Est-ce que je suis entrain de rater ma vie ?
C' est la question existancielle que se pose cette ménagère accomplie d' une quarantaine d' années dans ce très beau film.
Je ne suis pas Francesca et Nathan, à part le fait qu' il travailla pour NG et voyageait beaucoup n' était pas Robert mais le hasard, sur lequel Paul Auster joue beaucoup et dans lequel je crois dur comme fer, a fait que..nos chemins se sont croisé par deux fois pour le meilleur et pour le pire.
La Question de Francesca est donc celle que je me suis posée différemment vers la fin du siècle dernier où amarrer à mes galères depuis l' an de crasse 1985 j' avais l' impression dès le matin au réveil, et mes rêves de la nuit aidant, que je passais à côté de l' essentiel en pensant :
" est-ce que je suis entrain de passer à côté de la vraie vie ? ! "
Non pas la rater mais inconsciente du temps qui s' écoulait à la vitesse grand V ma priorité était de régler mes problèmes, et j' en avais tant et tant qu' il n' était pas nécessaire que je m' en mette davantage sur le dos.
En vérité je devrais dire " que je m' en mette en plus sur le Coeur " car il n' était pas question que je pense à l' Amour ! Sauf quand mes rêves m' y invitaient.
C' est ainsi que je vécu cahin caha jusqu' à l' arrivée de Nathan ou plutôt son retour ! 12 années s' étaient écoulées depuis notre dernière rencontre. Nous avions tant changés physiquement l' un et l' autre que nous ne nous reconnûmes pas dans l' instant, cela nous demanda plusieurs semaines alors qu' il nous arrivait de travailler parfois ensemble et, de plus, l' un en face de l' autre. C' est lors d' un pot à l' Agence que, pour faire rire mes collègues et ainsi relever une ambiance déclinante vu l' heure tardive, je mis sur la table de fête la fameuse histoire des homards de Grenoble.
Et tous de partir en éclats de rire, sauf un !
Ce jour là il ne dit rien mais sous son regard devenu insistant je compris que cet homme se posait des questions. Cela me génait d' autant plus que je me sentais moche et grosse face à ce collègue d' allure svelte et un brin racé qui, dès son arrivée dans le service, m' avait beaucoup troublée ; je n' avais rien d' attirant, je ne pouvais pas lui plaire, c' était exclu alors quoi ? Pourquoi ces regards et une douceur soudaine à mon égard, alors qu' il passait pour un ours mal léché dans tout le staff de journalistes ? Dôté d' une ironie mordante jusqu' à en être odieux souvent, personne dans ce groupe l' aimait. Trop différent, trop silencieux, trop mystérieux, posant à la façon - race des grands seigneurs - il était détesté à commencer par Hassan, notre chef de service. Quant à moi c' est cette distance et cette froideur qu' il mettait en tout qui secrètement m' avait attirée. Très secrètement. Irrésistiblement !
Jusqu' à ce jour où durant une pause il mis une cassette dans le transistor posé entre nous sur la table ( nous travaillions de nuit ). Une cassette de Jean-Jacques Goldman ! Je n' aimais pas du tout ce chanteur depuis son tube " elle a fait un bébé toute seule " et même je le détestais rien que pour cette raison. Il me dit " écoutes Elizabeth " alors qu' il ne m' avait jamais encore tutoyée.
Je ne me suis pas reconnue tout de suite, c' était à la fois moi et pas moi cette chanson . Les oiseaux, les pigeons d' accord mais en aucun cas me mettant de la crème sur le nez ayant abandonné toute féminité depuis belle lurette, ne vivant pas par procration seulement en rêve parfois, toujours libre dans ma tête : ma seule richesse, mon unique fierté. Il était passé une fois à la maison pour que je l' aide à rédiger un article, savait-il déja ?...Je me revois face à lui essayant de comprendre, je crus voir ses yeux s' embuer et c' est alors qu' il me dit d' une voix cassée :
" C' est moi Nathan "
" C' est moi Nathan, Elizabeth "
Et comme je ne comprenais toujours pas !
" c' est moi Nathan, le train, Grenoble, les Homards, le Brunch de St-Germain en Laye ...l' Australie ...12 ans déja....Tu te souviens Liza ? Tu te souviens ?
Moi qui ne suis pas timide et rarement impressionnable, si j' avais pu disparaître dans un trou de souris je l' aurais fait. Moi et mes 92 kilos face à cet homme distant d' une élégance innée qu' il tentait de dissimuler sous un look chevelu-barbu improbable mais qui ne trompait personne. Un homme venu d' ailleurs ....
C' était Nathan ! Comment aurais-je pu me douter ! Son identité de reporter-photographe avait changé, la mienne aussi, j' avais repris mon nom de Jeune fille.
Nous ne sommes pas tomber dans les bras l' un de l' autre cette nuit là , trop sous le coup d' une émotion partagée dont certains de nos collègues se souviennent encore malgré notre retenue. Qui eurent la délicatesse de nous poser aucune question, ils semblaient avoir compris ce qui était entrain de se passer, d' emblée, tant cette émotion était intense !
L' aube à peine levée, fête et job terminés, nous descendîmes prendre un café-crème partageant un croissant en deux sur le bout du comptoir du bistrot le plus proche de l' Agence, alors que nous n' avions pas même de quoi payer ( l' un comptant sur l' autre, sans piper mot, pour parvenir à régler la note dans sa totalité ). Le taulier compréhensif accepta les timbres que je lui tendis pour compenser notre manque d' argent. Et nous partimes tous les trois dans un grand éclat de rire.
Quelques mois plus tard, alors qu' il avait dû emprunter la voiture d' un de ses copains pour venir me chercher à l' hôpital, nous nous sommes retrouvés pris dans un embouteillage monstre pour cause de Gaypride, c' est alors qu' il me dit :
- " Que comptes-tu faire dans les deux ans à venir Liza ? "
- " Ben, je sais pas ! "
- " Et bien tu vois le feu là-bas qui n' en finit plus de passer de l' orange au rouge, quand nous arriverons à son niveau, tu devras me donner la réponse quand il repassera au vert "
- " Et c' est quoi la question ? "
- " Veux-tu mépouser Liza ? "