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Marie-Adèle Moret
épouse de J.B Godin
mars 2003 rewriting mars 2014
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Le  Familistère Godin
1950 - 60
 
Vu par une habitante  de la ville de Guise
Tout en ce lieu  semblait organisé autour d' un espace introverti cadré à l'excès, replié sur lui-même et ses petits acquis.
 
Oui, tout semblait calculé et, de surcroît, réglé par l'auto-surveillance de ses propres résidents, nous autres Guisards communs  étant exclus de cet univers à part. Sauf deux fois par an : le jour de la Fête du Travail et celui de la Fête de l' Enfance : occasions choisies par tous les Familistériens de manière à se donner en spectacle à eux-même et à nous autres qui venions en rangs serrés, bras-dessus, bras-dessous, de tous les quartiers du reste de la ville.
 
Spectacle disais-je et quel spectacle !
 
D'une régularité cyclique ultra contrôlée où rien ne devait dépasser pas même les jambes des bambins au travers des barreaux des balcons, immédiatement rappelés à l'ordre et à plus de tenue par des adultes omni présents.
C'était,  malgré cela, une sorte de joyeuse et jolie fête où chacun d'entre nous adhérait à ce rassemblement un tantinet pédagogique, ponctué de discours aussi ennuyeux qu'édifiants, martelés annuellement par les officiels locaux, préfectoraux, et autres autorités pontifiantes à tour de rôles hissés sur une estrade pompeusement décorée pour la circonstance.
J' ai également survécu aux redoutables courants d'air de l'endroit qui essayaient de s'évader comme ils  pouvaient par les multiples passages des trois bâtiments accolés  : le manque  de véritable oxygène étant récurrent et cruel en ces lieux. Quant à l'écho épouvantable emprisonné lui aussi à vie sous l'immense et vénérable verrière que se renvoyaient des murs sans grâce, il me parvient encore quelques fois pour me rappeler cet esprit flagrant de non liberté inscrit dans le règlement intérieur de cette drôle de société qui se contentait de l'appliquer à la lettre, sans plus d'imagination y compris dans la gestion de l'usine elle-même, ce qui a fini par socialement la couler !
 

Depuis l'incident de ce bal " mémorable " jamais je ne suis retournée au familistère.
Oui, je l'avoue, cela n'étant qu'un secret de polichinelle, je n'aimais guère  " Ma Tante Marthe et mon oncle André ",  qui ne pardonnaient pas à ma Grand'mère de m'avoir soustrait à leur louable intention : celle de m'adopter et qui, d'un ton plus qu'ironique, me le faisaient comprendre à chacune de mes visites. J'aurais eu,  sans doute,  droit à un quotidien plus argenté et à un avenir tout tracé, c'est même sûr, et de surcroît bâti à la verticale ( je reviendrai sur ce sujet ). Mais le pire, entrevu, je préfère ne pas l' évoquer. Ce Grand' Oncle, demi-frère de ma Grand' Mère, premier ouvrier de France dans les années 30, et  très talentueux Peintre du dimanche à ses heures, avait de regrettables petites manies.
 
J'ai échappé depuis longtemps à l'affection plus que sounoise pour ne pas dire douteuse de ce dernier ainsi qu'à la pitié condescendante de son épouse :   deux êtres  ternes, mesquins et frileux mais  Familistériens convaincus dignes de ce nom très respectés de leurs voisins .  Donc, il va de soi, en retour  très à cheval sur ces principes et ces règles imposés à tous et qui ont habité  durant plus de soixante années un appartement sombre et sans joie, sans poussière et sans vie.
 
J'aimais bien aussi y retrouver 2 ou 3 copains et  copines  dont j' ai, depuis, oublié le nom
 
demeurant au rez-de-chaussée de l'aile la plus cossue du " Familo " reconstruite à la suite d'un bombardement après la Grande Guerre.
 
En fait mes souvenirs les plus mitigés concernent uniquement le familistère central où j'ai failli être élevée par un grand'oncle et une Grand' Tante qui ne pouvaient avoir d'enfant ( mes parrain et marraine ). J'ai échappé à ce sort de justesse semble-t-il, mais pas aux jeudis après-midi étouffants qui m'étaient ponctuellement imposés me coinçant entre ces deux personnages gris-souris et sans saveur, à la maniaquerie obsessionnelle.
 
Cà j'ai détesté aussi longtemps qu'a duré ma petite enfance !
 
Détesté aussi fort que le pain d'épices du goûter et le bol de chicorée au lait en poudre tout droit de l'économat familistérien sortis, ainsi que la lecture incontournable de l' abominable et idiote Bécassine qui m'étaient, par eux deux, à chaque visite infligés afin que je puisse rester " sage comme une image " histoire de ne pas trop les perturber dans leur sacro sainte routine.
Mais, mis à part cet affront intentionnel, mes souvenirs à l'égard du Familistère ne sont pas tous aussi mauvais
. 
J'aimais en particulier l'esprit de Godin, cet autodidacte de génie qui dans la seconde partie du XIX siècle avait pensé et réalisé cette oeuvre, unique au monde à l'époque, pour le bien-être de ses ouvriers.
 
J'aimais aller me balader dans cet élégant Jardin du Haut, entendre le cornet de l'usine ponctuant à 5 heures 30 chaque soir la fin d'une dure journée de labeur,  et voir les ouvriers dévaler la route pentue ,  à pieds ou sur leurs vélos,  afin de rentrer au plus vite chez eux.
 
J'aimais la sérénité et le soulagement un instant retrouvés sur le visage de mon oncle Pierre, humble manoeuvre chez Godin, ramenant en sifflotant sa quinzaine dans une enveloppe qu'il sortait fièrement de la poche intérieure de sa canadienne devant ses enfants. On ne disait pas à l'époque " Lundi c'est raviolis " mais " Ce soir c'est café-au-lait-pain-beurré " c'est-à-dire avec du vrai beurre,  un luxe ! Pour mes cousins-cousines élevés à la margarine et qui donc adoraient ce moment particulier et savoureux  qu' ils m'invitaient à venir partager avec eux.
J'aimais aller aux séances de cinéma, style ciné-club,  dans l'ancien théatre reconverti à cet effet,  en compagnie de ma vieille voisine, surnommée Le Pied de Fer : Mme Tardier.
 
Mais ce que j'aimais par dessus tout c'était les concerts donnés lors des fêtes, ou autres commémorations , par l' harmonie GODIN réputée, à juste tître, dans tout le département.
 
Soit ils se déroulaient sous la grande verrière du bâtiment central, soit dans le kiosque à musique, à quelques mêtres de l'Oise qui s'en allait un peu plus loin  serpenter, primesautière,  du côté du lieu-dit Gisompré.
Quarante-cinq ans plus tard, un des ces souvenirs, hélas malheureux, me hante encore à l'occasion.
 
C'était ce fameux soir du bal de clôture. Bal populaire s'il en était , comme tous ceux de la ville de Guise auxquels il m'était permis depuis peu d'assister.
 
C' était l'année de mes 17 ans. Je me souviens encore de l'endroit où j'étais assise ce jour là, de ma jolie robe de taffetas écossais, de ces trois garçons avançant vers moi : des Familistériens pure souche que je connaissais de vue et de noms. Qui semblaient sourire. En fait, il n'en était rien ! Ils se gaussaient. De qui ? De la Fille du Presbytère ! Qui ne fut pas la seule à les entendre dire puisqu'ils l' énoncèrent en choeur d'une voix des plus fortes  :   " On ne va tout de même pas se ridiculiser, s'abaisser,  pour faire danser la fille des Curés ! ". Et de tourner ostensiblement les talons très fiers de l'effet provoqué autour d'eux, plantant là,  interdite,  " la Beth à Bon Dieu "  comme ils disaient, venue de l'autre ville : Guise !
 
Dont cet exemple personnel, sous forme d' humiliation publique que je viens de citer, résume à lui seul la mentalité.
La grande cour du familistère centrale avait-elle été crée pour cela ?
Sans nul doute !  J'ose l'affirmer.
 

Là, Guisards d'en haut, d'à côté ou d'en-bas, réunis pour quelques jours en une seule et même improbable assemblée, venaient pour s'y amuser, papoter et danser au coeur de ce huit-clos bruyant voués aux regards bienfaisants, malfaisants mais jamais innocents des uns sur les autres.
 


Le Familistère Godin étant une ville dans cette ville, avec ses codes d'honneur, ses us et coutumes, son esprit souverain, arrogant et clanique qu'une notable partie des Familistériens opposaient aux Guisards qui n'avaient pas eu " la chance " d' être aussi bien nés  dans ce  paradis ( sic ) bâti exprès pour eux. Tous, je tiens à le souligner, n'étaient pas aussi prétentieux et bassement stupides, mais , hélas, un peu trop d'entre eux. Sans doute la raison pour laquelle les Guisards les appelaient
 
les Gens du Tas de Briques