Mais, mis à part cet affront intentionnel, mes souvenirs à l'égard du Familistère ne sont pas tous aussi mauvais
.
J'aimais en particulier l'esprit de Godin, cet autodidacte de génie qui dans la seconde partie du XIX siècle avait pensé et réalisé cette oeuvre, unique au monde à l'époque, pour le bien-être de ses ouvriers.
J'aimais aller me balader dans cet élégant Jardin du Haut, entendre le cornet de l'usine ponctuant à 5 heures 30 chaque soir la fin d'une dure journée de labeur, et voir les ouvriers dévaler la route pentue , à pieds ou sur leurs vélos, afin de rentrer au plus vite chez eux.
J'aimais la sérénité et le soulagement un instant retrouvés sur le visage de mon oncle Pierre, humble manoeuvre chez Godin, ramenant en sifflotant sa quinzaine dans une enveloppe qu'il sortait fièrement de la poche intérieure de sa canadienne devant ses enfants. On ne disait pas à l'époque " Lundi c'est raviolis " mais " Ce soir c'est café-au-lait-pain-beurré " c'est-à-dire avec du vrai beurre, un luxe ! Pour mes cousins-cousines élevés à la margarine et qui donc adoraient ce moment particulier et savoureux qu' ils m'invitaient à venir partager avec eux.
J'aimais aller aux séances de cinéma, style ciné-club, dans l'ancien théatre reconverti à cet effet, en compagnie de ma vieille voisine, surnommée Le Pied de Fer : Mme Tardier.
Mais ce que j'aimais par dessus tout c'était les concerts donnés lors des fêtes, ou autres commémorations , par l' harmonie GODIN réputée, à juste tître, dans tout le département.
Soit ils se déroulaient sous la grande verrière du bâtiment central, soit dans le kiosque à musique, à quelques mêtres de l'Oise qui s'en allait un peu plus loin serpenter, primesautière, du côté du lieu-dit Gisompré.