M comme Monde : on assiste à une mondialisation qui tend à déshumaniser notre environnement...
 
Jean-François Kahn analyse ce phénomène dans son ouvrage intitulé M la Maudite, une contre-encyclopédie qui lui permet de tout dire sur toutes sortes de sujet.
 
Invité lors du salon de la biographie à Nîmes, Jean-François Kahn évoque notamment la fracture numérique : "beaucoup de gens de 65-70 ans se retrouvent démunis face à la généralisation d'internet, ils ne sont pas formés à ça, on était dans une civilisation où il y a avait une altérité... autrefois, on pouvait réserver une place de train par téléphone, désormais, les réservations se font par ordinateur ou à l'aide de guichets automatiques..."
 
Jean François-Kahn raconte ainsi une soirée dans la Meuse : impossible de trouver un restaurant.... il reprend de l'essence, dans une station, "naturellement il n'y a plus personne qui sert l'essence, on se sert soi-même et on paye pour faire soi-même le boulot !"
 
Plus loin, il aperçoit des lumières qui clignotent et il découvre un distributeur : des pizzas, des spaghettis à la carbonara, des frites, de la lessive, des capotes anglaises, de la blanquette  de veau à l'ancienne.
 
"J'ai eu une espèce de déclic, un cauchemar absolu : c'en est fini de l'italien qui faisait des spaghetti ou de la pizza en chantant des airs, c'en est fini de la ménagère qui fait mijoter des petits plats... tout cela est fini, les machines prennent le relais."
 
Les petits commerçants disparaissent aussi  alors qu'ils avaient une fonction sociale : "on se retrouve désormais dans d'immenses hangars où on ne croise plus aucun regard, où l'autre disparaît encore, on est comme sur des rails..."
 
On a aussi fermé des maternités, des hôpitaux, des services de proximité...
 
La centralisation crée de nombreuses difficultés : ainsi le mouvement des gilets jaunes dénonce bien ce phénomène, les gens se retrouvent seuls, isolés devant leurs problèmes.
 
Le lien social a tendance à s'effacer : c'est ce lien social que les gilets jaunes tentent de retisser.
 
Face à une société qui se déshumanise, il est important de se retrouver, d'échanger, de discuter, et de remettre en question certains maux qui pourrissent le monde : l'argent, le profit, les paradis fiscaux, la corruption.
 
Jean-François Kahn nous invite à la réflexion : il serait temps de revenir à une société plus humaine, il serait temps de tempérer une mondialisation effrénée.
 
Mais est-ce possible avec l'avènement d'internet ?
A propos de la déshumanisation du monde et de la fracture numérique
 
C’est aussi à cela qu’on reconnaît nos sociétés données pour « avancées » : on y disserte à perte de vue sur des droits de l’homme devenus religion nouvelle tandis que, parallèlement, la part réservée à l’humain n’en finit plus de se rétrécir, telle une peau de chagrin. En attendant d’être définitivement évacuée, telle une donnée inutile, dans l’équation de la modernité triomphante ? C’est à croire.
 
Ainsi, Jacques Toubon, Défenseur des droits, s’alarme-t-il, dans un rapport présenté ce jeudi, d’une dématérialisation « à marche forcée » de nos services publics, lesquels sont censés passer au tout-Internet à l’horizon 2022. Quid des « réfractaires », comme dirait Emmanuel Macron ? On ne sait pas trop bien, si ce n’est qu’ils représentent une partie non négligeable de la population.
 
Ainsi faut-il tenir compte de ces 541 communes classées en « zone blanche », c’est-à-dire privées de toute connexion, mais surtout des 19 % de Français ne possédant pas d’ordinateur, vieillards souvent, pauvres également, sans oublier ceux qui vivent dans la rue ou en prison – soit près d’une personne sur cinq, ce qui n’est pas rien. Quant à nos compatriotes connectés, la félicité informatique est encore loin, entre sites officiels qui n’en finissent plus de planter, documents administratifs à scanner et à envoyer, mais dont le poids en octets dépasse les capacités du site en question ; d’ailleurs, c’est bien, d’avoir un ordinateur, mais de plus, il faut un scanner, ce qui, évidemment, n’est pas donné à tout le monde. Et quant à demander une assistance en ligne, trouver un être humain au bout du fil relève généralement de la quête du Graal…
 
Quand l’ancien ministre évoque la « fracture numérique », il est donc plus proche de la réalité que de la seule figure de style. Parmi les mesures qu’il préconise, celle-ci retient l’attention, demandant que l’usager ne puisse être tenu pour « responsable » vis-à-vis de l’administration en cas de problème technique. Ce qui est bien le moins et devrait couler de source ; ce qui n’était manifestement pas le cas jusque-là.
 
Quand Jacques Toubon a été intronisé Défenseur des droits par François Hollande, le 17 juillet 2014, il assurait vouloir « déclarer la guerre à l’injustice, promouvoir les droits, faire connaître ceux qui existent, en imaginer de nouveaux ». Fort bien : Miss France n’aurait pas mieux dit. Mais, en attendant de mettre en œuvre ces vastes chantiers, il serait peut-être plus opportun que les droits existants ne soient pas piétinés par ceux qui sont censés les faire respecter ; nos gouvernants au premier chef, à cause desquels de plus en plus de Français se retrouvent désormais relégués dans ce que ces mêmes gouvernants surnomment, aujourd’hui, les « territoires », comme s’il s’agissait de réserves pour espèces en voie d’extinction.
 
Cette déshumanisation du monde dans lequel les rapports se désincarnent à grande vitesse, Georges Bernanos la sentait déjà venir, avec son essai prophétique, La France contre les robots, écrit lors de son exil brésilien en 1944, avant d’être réactualisé à sa parution en France, trois ans plus tard : « Le communisme disparaîtrait demain, comme a disparu l’hitlérisme, que le monde moderne n’en poursuivrait pas moins son évolution vers ce dirigisme universel auquel semblent aspirer les démocraties elles-mêmes. » Et le même d’annoncer l’avènement de cette « machine à penser qu’ils attendent, qu’ils exigent, qui va venir ». L’intelligence artificielle, donc. Prédiction que vint encore affiner Günther Anders, le premier mari de la philosophe Hannah Arendt, en 1964 : « À partir de ce jour-là, nous n’aurons plus d’existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu’êtres humains, nous serons alors liquidés. »
 
Voilà qui paraît bien en prendre le chemin.