Magnifique film ! Un plaidoyer vibrant pour le rêve et l’imagination, plus forts que la vulgarité du quotidien, plus forts même que les ravages du temps qui passe. Un scénario exceptionnel, qui transforme ce qui pourrait n’être qu’une banale histoire de fantôme en romance intemporelle, qui culmine dans un final inoubliable. On se souviendra longtemps des dialogues entre le fantôme et Mrs Muir (le dernier, tout particulièrement) : l’élégance et la fragile distinction de Gene Tierney, la classe bourrue de Rex Harrison. Mankiewicz signe là l’une de ses plus belles réalisations. Un noir et blanc magnifique, les ombres de la maison hantée, l’atmosphère de cette chambre de marin ouverte sur le large, où le temps passe sans presque rien changer, les paysages marins du sud de l’Angleterre, génialement évocateurs (idée sublime du poteau gravé au nom d’Anna Muir)… On pourrait allonger la liste des qualités du film (la splendide musique de Bernard Herrmann, par exemple), citer ses moments favoris, mais on n’en a pas envie car tout se déroule avec tant d’évidence et de fluidité, on est tellement pris par l’histoire et la beauté de ce qui se passe à l’écran, on s‘y immerge avec tant de délice qu’on ne souhaite qu’une chose: voir et revoir encore ce grand chef d’œuvre____si le nom que la petite fille a gravé dans le bois disparaît peu à peu au fil des années, tout le film s’appuie au contraire sur la volonté de préserver l’enfance – et la naïveté – en soi, en dépit du temps qui passe, et de l’opinion commune.____L'aventure de madame Muir offre un alliage rare, presque unique, entre l'expression d'une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s'attardant sur les déceptions et illusions de l'existence.
 
Le film raconte avec une poésie déchirante, la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité, le triomphe de ce qui aurait pu être sur ce qui a été. C'est également un film sur la solitude, sur ces âmes insatisfaites et rêveuses à qui la solitude justement ouvre la voie vers la connaissance de la nature, vers une forme lointaine et presque immatérielle de bonheur._____
 
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28 octobre 2014
L’AVENTURE DE MME MUIR (The Ghost and Mrs. Muir)
de Joseph L. Mankiewicz© Swashbuckler Films
 
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L’Aventure de Mme Muir
(The Ghost and Mrs. Muir)
États-Unis1948
Réalisation : Joseph L. Mankiewicz
Scénario : Philip Dunne
d'après : le roman The Ghost and Mrs. Muir
de : R.A. Dick
Image : Charles Lang
Montage : Dorothy Spencer
Musique : Bernard Herrmann
Producteur(s) : Fred Kohlmar
Production : Twentieth Century Fox
Interprétation : Gene Tierney (Lucy Muir), Rex Harrison (capitaine Gregg), George Sanders (Miles Fairley), Edna Best (Martha), Vanessa Brown (Anna adulte), Natalie Wood (Anna enfant), Anna Lee (Mrs Fairley)...
Distributeur : Swashbuckler Films
Date de sortie : 22 octobre 2014
Durée : 1h44
FANTÔME D'AMOUR
  par Alissa Wenz
Quatrième film de Mankiewicz, L’Aventure de Madame Muir est certainement l’une des plus belles réussites du cinéaste. Le film, singulier dans la carrière du réalisateur, étonne par la simplicité de sa construction et l’épuration de sa forme, inhabituelles chez le cinéaste des narrations enchevêtrées ; la patte de Mankiewicz, qui ne signait pas encore ses scénarios, est pourtant bien présente, dans cette rencontre improbable de la cruauté et de la tendresse, du cynisme et du romantisme. Une merveille.
 
Lucy Muir, jeune et jolie veuve qui a la drôle de frimousse et le regard angélique de Gene Tierney, décide de se libérer de sa belle-famille et des conventions sociales, et d’acheter une maison au bord de la mer, pour y vivre avec sa fille et sa domestique. Il faut préciser que ladite maison lui a été déconseillée par tous les gens bien-pensants : on dit qu’elle est hantée par un vieux loup de mer auquel elle a jadis appartenu. De fait, le fantôme du capitaine Gregg, bougon mais sympathique comme peut l’être Rex Harrison, ne tarde pas à faire son entrée ; et Mrs Muir, qui avait d’abord accepté la cohabitation à contre-cœur, noue peu à peu avec lui une relation complice, puis amoureuse, d’autant plus forte qu’elle est d’emblée donnée comme impossible.
 
S’il n’y a jamais de mièvrerie dans L’Aventure de Madame Muir, c’est peut-être parce que Mankiewicz réussit le pari d’être à la fois romantique et ironique, naïf et lucide. Il tourne en dérision le gentil bovarysme de Lucy Muir – qui épousa le premier homme qui l’embrassa dans un jardin comme dans les livres qu’elle avait lus et qui, quelques années plus tard, se laisse berner par un séducteur, Miles Fairley (admirable George Sanders). Mais le film ne condamne jamais la naïveté, tout simplement parce qu’il est lui-même une ode à la crédulité. On ne s’étonnera pas de retrouver dans de multiples dialogues et situations l’intelligence caustique et l’ironie propres à Mankiewicz qui, s’il n’a pas écrit le scénario, y a apporté de nombreuses retouches – peaufinant en particulier les répliques du fantôme, et le personnage de Miles Fairley. C’est à ce dernier qu’il confie le fameux : « On comprend facilement pourquoi les plus beaux poèmes sur l’Angleterre ont été écrits par des poètes qui vivaient en Italie »… Mais cette ironie, ou ce second degré, épousent paradoxalement un mouvement de sincérité, et d’adhésion pleine et entière à la fiction – un premier degré enchanteur qui serait celui de l’enfant qui croit aux contes de fées. Ce n’est pas un hasard si le thème de l’enfance, porté par une toute jeune Natalie Wood dans le rôle de la fille de Mrs. Muir, accompagne tout le film : si le nom que la petite fille a gravé dans le bois disparaît peu à peu au fil des années, tout le film s’appuie au contraire sur la volonté de préserver l’enfance – et la naïveté – en soi, en dépit du temps qui passe, et de l’opinion commune.
 
L’Aventure de Madame Muir ne s’encombre pas de frontières. A la fusion du romantisme et de la dérision répond le refus de trancher entre le rêve et la réalité. On connaît l’intérêt de Mankiewicz pour la psychanalyse et Patrick Brion fait bien de rappeler que « le personnage de Lucy Muir est un cas très révélateur de l’influence de Freud et de la psychanalyse sur le cinéma américain des années 1940 »[1], voyant dans le capitaine Gregg une « création du subconscient » de Mrs Muir. Mais la distinction du fantasme et du réel est, au fond, très vite balayée ; au contraire, le film préfère refuser de trancher, et se concentrer sur cette zone intermédiaire que l’on pourrait appeler aussi bien la rêverie que l’amour. Le rêve n’est pas une « seconde vie » comme chez Nerval, mais une manière de vivre. On n’est pas loin du magnifique Peter Ibbetson d’Henry Hathaway (1935), adaptation du roman de George du Maurier, qui avait été encensée par les surréalistes à sa sortie, et dans laquelle deux amants séparés par la vie se retrouvent chaque nuit en rêve. L’Aventure de Madame Muir s’inscrit dans la lignée de toute une série de films qui racontent l’histoire de portraits qui envoûtent et libèrent l’imagination (Laura d’Otto Preminger, Le Portrait de Dorian Gray d’Albert Lewin ou encore Le Portrait de Jennie de William Dieterle), autorisant éventuellement un glissement vers le cinéma fantastique ; mais c’est sans doute à Peter Ibbetson qu’il doit cette conception de la rêverie comme victoire sur les aléas du réel, et comme refuge des âmes solitaires.
 
Mais le film ne parle pas seulement de rêve dans un sens général ; il parle aussi de fiction. Ce n’est pas un hasard si Mrs Muir et son fantôme apprennent à se connaître et à s’aimer autour de l’écriture d’un livre – celui des souvenirs du capitaine Gregg, que celle-ci est chargée de recueillir et d’éditer. Ce qui est pour lui une autobiographie est pour elle un roman, et le personnage du capitaine Gregg devient lui-même, par ce glissement, une créature de fiction. « Je suis réel. Je suis ici parce que vous croyez en moi », avoue le fantôme à Mrs Muir. Quelle plus belle définition pourrait-on donner de la fiction en général et du cinéma en particulier ? La magnifique scène de baiser impossible – qui est aussi une scène d’adieu – entre le fantôme qui s’apprête à disparaître et Lucy Muir, à qui il vient rendre visite pendant son sommeil, dit bien cette impossibilité de toucher une créature de fiction – ou un fantôme de cinéma. Si croire peut suffire à rendre réel, cela ne suffit généralement pas à pourvoir les êtres d’une présence physique ; et il n’est peut-être pas interdit de voir dans les retrouvailles finales, qui sont aussi le premier contact corporel entre le capitaine et Mrs Muir, à qui il tend symboliquement la main, un franchissement de la barrière physique qu’impose la fiction, une rencontre palpable entre la rêveuse et l’objet du rêve, telle qu’on la retrouvera, par exemple, chez Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire.
 
La mélancolie assumée, quoique toujours nuancée et contrebalancée par de nombreuses touches d’humour, et quelques moments franchement burlesques, fait pencher le film du côté de la méditation rêveuse et un peu désabusée sur les ratages de l’existence, et leurs éventuelles compensations. Comme toujours chez Mankiewicz, l’obsession du temps qui passe est primordiale. Ici, la présence de la mer comme décor symbolique à la fois du rêve d’aventures et de l’écoulement implacable du temps aurait pu être convenue, si elle n’avait été magnifiée par les images de Charles Lang, et surtout par la partition sublime de Bernard Herrmann, dans laquelle Pascal Mérigeau reconnaît l’influence de Debussy[2]. Elle porte le film d’un bout à l’autre, et se charge d’exprimer une émotion que les personnages tendent plutôt à cacher. Elle contribue à faire échapper Mrs Muir et son fantôme à toute forme de mièvrerie, et à donner à leur histoire une consistance toujours aussi fascinante. S’il suffit de croire aux fantômes pour qu’ils existent, dépêchons-nous d’accorder à ce film et à ses personnages toute la crédulité qu’ils méritent.
 
Notes
A propos de cet incontestable chef d'œuvre cinématographique, où il y a tellement à louer et rien à critiquer, voici plutôt quelques réflexions . L'amour, dont il est aussi question dans ce film est multiforme, les façons d'aimer aussi. C’est un peu de même que nous aimons le cinéma. Presque tout le monde aime au moins un genre cinématographique pour diverses raisons mais peu aiment profondément le vrai cinéma, celui qui met la mise en scène bien avant tout le reste, celui qui fait ressentir « vrai » les rêves les plus romanesques, celui qui met en valeur la beauté des êtres humains dans un cadre naturel, celui qui exhale les sentiments les plus nobles sans exploiter jamais les plus bas. Tout ceci et bien plus encore (le temps qui passe, le « c'est pour de rire ou c'est pour de vrai », le lyrisme visuel et sonore, l'humour le plus inattendu, l'élégance permanente, le romantisme le plus exact, fatalement plus beau que la vie) se trouve chez Madame Muir au point le plus extrême. Aussi je prétends en toute sérénité, riche de mes 66 années de spectateur comblé, que celui ou celle qui n'adore pas cette merveille n'aime pas le cinéma comme il mérite d'être aimé.
Quand j'étais à l'école primaire, je goûtais parfois chez la grand-mère d'une amie avant d'aller au conservatoire. Elle nous préparait des toasts qu'elle saupoudrait de cannelle ou de chocolat, et nous servait du chocolat chaud dans de jolies tasses anglaises. Une fois les devoirs terminés, elle nous passait les films qu'elle aimait, et c'était toujours une grande frustration de la voir s'approcher du magnétoscope et l'éteindre quand il était l'heure de partir au solfège.
 
Elle fut la première à me donner le goût du cinéma (et des toasts à la cannelle servis sur de délicates porcelaines, mais c'est une autre histoire). Elle était surtout adepte de screwball comedy ou de jolies romances, comme celle-ci. Je n'avais revu ce beau film sensible de Mankiewicz depuis le CM1 ; j'ai lu le roman, adolescente, mais, jusqu'à ce matin, je n'étais pas retombée amoureuse du lien magique qui unit Lucy/Lucia au Captain Gregg.
 
Il devient bien rare que mon âme romantique trouve des histoires pour la satisfaire, aujourd'hui, si ce n'est quand elle se tourne vers des oldies qui lui font se dire que le temps où l'on savait raconter de belles histoires d'amour est depuis longtemps révolu : quel réalisateur saurait aujourd'hui mettre en scène une Lucy, femme moderne avide d'indépendance, décidée à vivre sa vie pour elle-même, consciente de son besoin d'être aimée, cherchant à l'être sans se soumettre ou sans tomber dans les schémas préconçus pour les femmes de son époque ? Un Daniel qui, sous ses airs féroces de seaman, apprend tendrement à celle qu'il aime le goût de l'émancipation, n'hésitant pas à l'abandonner pour qu'elle puisse découvrir par elle-même ce à quoi elle aspire ? Qui saurait raconter la patience d'un grand amour, l'infini respect qui en découle, sans que l'un des membres du couple n'assujettisse sa personnalité à l'autre, comme dans de trop nombreuses comédies romantiques aujourd'hui où la femme ne voit sa vie commencer que quand le prince charmant vient la délivrer de son absence de personnalité ?
 
Quelle sensibilité, sans sensiblerie aucune, dans la conception des deux personnages, dans les dialogues, piquants et enlevés, qui les réunissent ! Quel bonheur que de voir Lucy faire l'apprentissage de sa propre personnalité et de sa féminité ! Quel charme ravageur, dans la voix éraillée de Rex Harrison, sa barbe de loup de mer poivrée d'aventures, et dans l'élégance sans faille de Gene Tierney, dans son sourire mutin et gracieux !
 
Et si je suis toujours aussi déçue qu'il faille que Lucy se trompe, dans son désir de goûter la vie au prix d'une illusion dont elle est pourtant, au fond d'elle-même, consciente, la dernière scène me fait toujours autant fondre : tant d'amour patient, respectueux et passionné... Vraiment, pourquoi ne sait-on plus apprendre aux gens à rêver à de tels amours, plutôt que de leur fournir de la romance discount qui ne peut que les blesser et les entraîner vers de cruelles désillusions et des solitudes amères ?
Le film est avant tout un portrait de femme. Mme Muir est une entêtée qui rompt avec ses attaches pour la vie au bord de la mer, elle "mate" assez vite le fantôme et en même temps, comme elle le dit elle-même : "I need companionship". Mankiewicz nous parle du difficile apprentissage de la liberté, de la difficulté d'être soi et à soi en société. La nouvelle vie et la rencontre avec le fantôme poussent Mme Muir vers une forme de solitude, solitude... que connaissent si bien les marins. Leur relation devient plus tumultueuse lorsqu’elle rencontre un homme, sa vie rebondit grâce au roman que lui a dicté le marin, et là aussi Mankiewicz nous fait réfléchir sur ce que l’on doit aux autres et sur les chemins menant au bonheur.
Son cinéma est tout en délicatesse, feutré… tout en dialogues aussi, ce qui lui permet de ne pas imposer une quelconque vision, une morale… et franchement, même si le film plaira sans doute plus à un public féminin, difficile de ne pas rester admiratif devant la finesse de l’ensemble.
"le temps perd la valeur qu’il est habituel de lui accorder et le présent ne sert qu’à mériter l’avenir."